La force derrière les images
On se souvient souvent de Mai 1968 à travers les rues de Paris : étudiants face à la police, pavés, amphithéâtres occupés et affiches saisissantes. Ces images appartiennent à son histoire. Il en va de même des usines, des dépôts et des lieux de travail où des millions de personnes ont cessé de travailler. Sans ce second paysage, le sens du premier se rétrécit considérablement.
Le mouvement a révélé combien la vie quotidienne de la France dépendait du travail. La production, les transports et les services publics ne pouvaient simplement continuer lorsque celles et ceux qui les faisaient fonctionner retiraient leur force de travail. Un pays présenté comme l’œuvre de ses dirigeants et de ses employeurs se révélait être le travail collectif de son peuple. Le récit historique de la CGT place la grève massive au cœur de mai-juin, avec un pic de huit millions de grévistes. [1]
Des universités à la crise sociale
Le 3 mai, la confrontation autour de la Sorbonne a porté le mouvement étudiant au centre de Paris. Les bâtiments universitaires et les rues sont devenus des lieux d’assemblée et de discussion politique. Il était question de savoir qui pouvait parler, qui pouvait décider et à quoi devait servir l’éducation. Bientôt, ces interrogations ont débordé les amphithéâtres. Les collections de la BnF retracent la transformation des écoles d’art occupées en ateliers produisant du matériel pour une lutte en pleine expansion. [2]
La répression policière, notamment pendant la nuit du 10 au 11 mai, a élargi la mobilisation. L’UNEF, la CGT, la CFDT et la FEN ont organisé grèves et manifestations le 13 mai. Les étudiants n’affrontaient plus seuls les autorités. [1]
Les occupations d’usines se sont ensuite étendues. À Sud-Aviation, près de Nantes, les ouvriers ont occupé leur usine ; des établissements de Renault ont rejoint le mouvement, puis des lieux de travail dans tout le pays. Les archives municipales de Nantes documentent la rapidité de cette extension et la solidarité concrète qui soutenait les occupations. La crise nationale s’est développée à travers des décisions prises dans des entreprises précises, par des personnes agissant ensemble. [3]
Ce qu’occuper une usine veut dire
Une grève interrompt le commandement de l’employeur sur le travail. Une occupation conteste aussi son contrôle de l’espace : le lieu de travail devient un endroit où les travailleurs peuvent se réunir, délibérer et s’organiser. Les portes, les ateliers et les chaînes de montage acquièrent une signification politique qui s’ajoute à leur fonction économique.
Dans une perspective matérialiste, c’est la révélation centrale du mouvement. Le capital dépend d’une coopération qu’il ne crée pas à lui seul. Les travailleurs possèdent déjà la capacité collective de faire fonctionner la production. L’arrêter rend cette capacité visible ; décider de la suite pose la question du pouvoir.
La solidarité possède aussi une infrastructure quotidienne. Pour tenir la grève, il faut de la nourriture, de l’argent, de l’information et du soin. L’usine occupée et le foyer qui la soutient appartiennent à la même lutte. Le récit des archives de Nantes sur le ravitaillement de Sud-Aviation illustre cette dimension pratique de l’action collective. [3]
Étudiants, travailleurs et construction de l’unité
Mai a mis en contact différentes formes de mécontentement. Les étudiants contestaient l’autorité dans l’éducation et la vie publique ; les travailleurs s’organisaient autour des salaires, du temps de travail, des conditions de travail et du pouvoir dans l’entreprise. Leurs revendications pouvaient se renforcer sans être identiques. Construire une lutte commune exigeait de l’organisation, des discussions et des décisions sur ce qui pouvait être conquis.
La CGT et le Parti communiste ont été des forces organisées majeures de cette histoire. Le mouvement ouvrier était aussi traversé par des désaccords sur les objectifs, les négociations et la stratégie politique. Le documentaire de 1969 La CGT en mai 68, conservé par Ciné-Archives, offre un récit contemporain issu du mouvement lui-même. L’Institut CGT d’histoire sociale conteste également la simplification habituelle du rassemblement du 27 mai à Renault-Billancourt en un rejet sans nuance de la direction syndicale. [4] [5]
La question stratégique était essentielle : comment un mouvement pouvait-il transformer sa capacité de blocage en conquêtes durables et en un autre ordre politique ? Elle demeure l’une des grandes questions de Mai pour l’histoire socialiste.
Des conquêtes arrachées par la pression collective
Les négociations de Grenelle, du 25 au 27 mai, ont produit des concessions majeures : une hausse de 35 % du salaire minimum garanti, des augmentations générales des salaires d’environ 10 % par étapes, ainsi que des engagements sur le temps de travail et les droits syndicaux. La reconnaissance de l’organisation syndicale dans l’entreprise a ensuite été inscrite dans la loi, en décembre 1968. Il s’agissait de changements matériels dans la vie des travailleurs, arrachés alors que l’action collective de masse rendait impossible le fonctionnement habituel de l’économie. [6]
Les négociations n’ont pas immédiatement mis fin au mouvement. Les luttes et les accords se sont poursuivis dans les entreprises et les branches. Ces conquêtes comptaient parce qu’elles modifiaient la répartition des revenus et renforçaient la capacité d’organisation des travailleurs. Elles montraient aussi pourquoi la mémoire de Mai ne peut être réduite à un changement de modes ou d’attitudes.
Une lutte pour l’imagination
L’Atelier populaire a fait de la production visuelle collective une composante du mouvement. Étudiants, artistes et travailleurs discutaient dessins et mots d’ordre ; les affiches étaient imprimées puis diffusées dans les rues, les quartiers et les usines occupées. Leur clarté graphique répondait à une tâche concrète : exprimer un argument rapidement, visiblement et collectivement. [2]
Le lien entre culture et lutte matérielle est particulièrement fécond pour une lecture gramscienne. Un ordre social se maintient en partie parce que ses hiérarchies sont considérées comme naturelles. Lorsque les gens commencent à contester le droit d’autrui à commander leur travail, leur éducation et leur avenir, ces évidences deviennent un terrain de lutte. Cette lecture relie les conflits de Mai sur l’autorité à l’organisation matérielle de la vie quotidienne.
Pourquoi la question est restée ouverte
L’État a repris l’initiative. Le 30 mai, Charles de Gaulle a annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale et de nouvelles élections. Une grande manifestation de soutien au gouvernement a suivi, et les élections de juin ont donné une victoire décisive au camp gaulliste. La grève générale avait ébranlé l’ordre existant sans le remplacer. [7]
Cette issue pose un problème d’organisation et de stratégie : la capacité d’arrêter la société et celle de la gouverner sont liées, mais l’une ne se transforme pas automatiquement en l’autre. Mai a laissé des conquêtes concrètes et des possibilités politiques inachevées.
La France aujourd’hui : là où les histoires se rencontrent
Au 18 octobre 2026, les protestations liées aux conditions d’étude en France se sont élargies à des manifestations réunissant lycéens, étudiants, enseignants, syndicalistes et d’autres groupes. Les reportages sur la mobilisation du 17 octobre décrivent un effort de convergence des luttes autour de l’éducation, du coût de la vie et des services publics. Cette convergence donne à cette histoire son actualité immédiate. [8] [9]
La question commune est de savoir comment des revendications nées dans des lieux différents deviennent une contestation collective. Une classe qui manque de moyens, un foyer étranglé par les prix et une entreprise où l’on lutte pour les salaires appartiennent à une économie qui détermine quelles nécessités sont prioritaires. Relier ces expériences peut élargir ce que les gens pensent pouvoir transformer ensemble.
L’ampleur de la grève de 1968 et de ses occupations d’usines ne peut être présumée dans le présent. Son histoire offre quelque chose de plus utile qu’une prédiction toute faite : comprendre comment la solidarité devient une force matérielle et pourquoi l’organisation compte lorsque cette force apparaît.
Mai 68 reste vivant partout où l’on se demande qui crée les richesses de la société, qui contrôle ses institutions et qui doit décider de son avenir.
Sources et lectures
- CGT : histoire depuis 1895
- BnF : Affiches de Mai 68
- Archives de Nantes : exposition sur Mai 68
- Ciné-Archives : La CGT en mai 68, Paul Seban, 1969
- Institut CGT d’histoire sociale : Billancourt, 27 mai 1968
- INA : les négociations de Grenelle
- INA : de Gaulle, 29–30 mai 1968
- AP : manifestations en France, 17 octobre 2026
- Le Monde : convergence lors des manifestations du 17 octobre

